De Berditchev à la conquête du monde – les voyages de Joseph Conrad

De Berditchev à la conquête du monde – les voyages de Joseph Conrad

Considéré comme l’un des plus grands écrivains de langue anglaise, Joseph Conrad avait pourtant déjà vingt ans quand il commença à l’apprendre. Ses voyages aux antipodes, abondamment présents dans son œuvre, étaient aussi extraordinaires à une époque où quitter son lieu de naissance demeurait une expérience rarissime.

Né en 1857 sous le nom de Józef Konrad Korzeniowski, Joseph Conrad était le fils unique d’Apollo Korzeniowski, dramaturge, poète, traducteur, activiste politique et administrateur de biens terriens. La famille Korzeniowski appartenait à la petite noblesse polonaise qui vécut des siècles durant en Ukraine et perdit progressivement en influence du fait des représailles du régime tsariste contre les indépendantistes polonais. Le grand-père de Joseph fut en effet capitaine de l’armée polonaise lors de l’insurrection de 1830-31 et son père participa aux préparatifs du soulèvement de 1863, en conséquence de quoi il fut arrêté et condamné à la déportation au fin fond de la Russie. Il fut accompagné dans cette exil par sa femme, Ewelina Bobrowska [1], et son fils. De cette façon, dès l’âge de quatre ans, Conrad fit son premier grand voyage en pays lointain. La vie en Russie laissa sans aucun doute des traces sur son caractère et son œuvre, perceptibles par exemple dans Sous les yeux de l’Occident.

Les dures conditions de vie en Vologda causèrent la mort d’Ewelina Bobrowska en 1865 et dégradèrent sérieusement la santé d’Apollo. En 1867, il obtint la permission de quitter la Russie pour s’installer avec son fils dans l’Empire austro-hongrois, d’abord à Lviv puis à Cracovie où il mourut deux ans plus ans. Józef resta sous la garde de son oncle maternel, Tadeusz Bobrowski, jusqu’à l’âge de dix-sept ans, lorsqu’il décida de quitter Cracovie pour Marseille où il servit comme marin. Ainsi commencèrent ses grandes aventures maritimes.

Conrad fait ses premiers voyages aux Caraïbes et en Martinique. Sa carrière est cependant interrompue par le gouvernement russe, qui lui rappelle son statut de sujet du tsar et l’enjoint de rentrer effectuer son service militaire, même s’il s’agit en réalité d’un prétexte pour garder sous surveillance le fils d’un exilé et activiste politique. Le consul russe à Marseille obtient ainsi sa radiation de la marine française.

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Le navire Otago, sur laquelle Conrad fut capitaine entre 1881 et 1889

Sans argent et en plein désespoir, Conrad décide en 1878 d’aller au Royaume-Uni. Grâce au soutien de son oncle Bobrowski, il s’installe en Angleterre et sert dans sur les navires de la marine marchande britannique au cours de croisières en Australie et en Asie. Il commence aussi à apprendre l’anglais, sa quatrième langue après le polonais, le français – qu’il aurait parlé avec l’accent marseillais ! – et l’allemand. En 1886, il réussit l’examen pour devenir capitaine et obtient la citoyenneté britannique, se libérant enfin de sa sujétion au tsar.

En 1894, le marin abandonne la navigation pour se lancer dans la littérature. Il se donne aussi un nom de plume, Conrad, version anglicisée de l’un des prénoms polonais Konrad. Ce choix n’est pas une coïncidence mais fait référence à Gustaw-Konrad, héros de la littérature romantique polonaise qui apparaît dans la grande œuvre théâtrale d’Adam Mickiewicz Les Aïeux (Dziady).

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Apocalypse Now de Francis Ford Coppola (1979), inspiré d’Au cœur des ténèbres

Les vingt ans que Conrad passa en mer, dans la fleur de sa jeunesse – il n’a que trente-six ans lorsqu’il prend sa retraite de marin –, affectèrent profondément son œuvre littéraire et ses romans et nouvelles reflètent de nombreux événements de sa vie maritime. On peut déceler dans Jeunesse et Lord Jim des traces du naufrage du navire Palestine en route pour Bangkok – Conrad y servait comme officier en second – tandis que l’une de ses nouvelles les plus célèbres, Au cœur des ténèbres, prend place au Congo belge où le navigateur séjourna en 1890.

Martinique, Haïti, cap de Bonne-Espérance, île Maurice, Australie, Singapour, Indes… Quoique de nos jours, ces destinations ne paraissent plus aussi exotiques, il est utile de se souvenir qu’à l’époque de Conrad, les Caraïbes, l’Extrême-Orient ou l’Afrique, sans être tout à fait des terres neuves – le monde était alors à peu près entièrement couvert par les grands empires coloniaux –, n’étaient pour la majorité des Européens familiers que via la presse, la littérature ou éventuellement les expositions en métropole. Traverser les continents était toujours réservé à un petit groupe de gens très fortunés ou à ceux qui devaient s’y rendre pour raisons professionnelles (et souvent à grand risque).

Les autres mouraient le plus souvent à l’endroit de leur naissance ou dans les environs. Par exemple, Emma Bovary, l’héroïne malheureuse du roman de Flaubert publié en 1856 (un an avant la naissance de Conrad), étant installée en Normandie et n’a jamais pu réaliser son rêve d’aller à Paris alors qu’aujourd’hui, on peut faire le trajet Rouen-Paris en TGV en moins de deux heures.

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La villa Konstantynówka de Zakopane, où Conrad habita pendant son séjour en Pologne en 1914

Le dernier voyage de Conrad aurait dû être son retour en Pologne. Dès le début des années 1920, il projetait de revenir dans son pays d’origine et de s’installer soit à Cracovie, soit à Zakopane [2]. Ces plans furent foudroyés par une crise cardiaque qui l’emporta en 1924. Joseph Conrad fut enterré à Canterbury, dans le comté du Kent où il vivait depuis sa retraite de marin.



[1La famille Bobrowski appartenait aussi à la noblesse polonaise d’Ukraine. Ses propriétés terriennes était situées à proximité de Berditchev où, en 1850, Honoré de Balzac épousa une autre Ewelina, la comtesse polonaise Hańska.

[2Ville située dans le sud de la Pologne, tout juste en contrebas de la plus importante chaîne montagneuse du pays, les Tatras. Aujourd’hui centre touristique majeur, Zakopane était au début du XXe siècle et dans la période entre-deux-guerres un foyer culturel qui regroupa des artistes comme le peintre et écrivain Stanisław Ignacy Witkiewicz ou le compositeur Karol Szymanowski.

Conrad et la question de l'identité polonaise

L'un des aspects les plus fascinants du parcours de Joseph Conrad réside dans la relation complexe qu'il a entretenue toute sa vie avec son identité polonaise. Bien qu'il ait choisi d'écrire en anglais et de devenir citoyen britannique, Conrad n'a jamais renié ses origines. Les traces de sa polonité sont omniprésentes dans son œuvre, non seulement dans les thèmes qu'il aborde, comme l'exil, la loyauté, le devoir moral et la confrontation avec des forces qui dépassent l'individu, mais aussi dans sa sensibilité littéraire, marquée par le romantisme polonais dont il avait été nourri dans sa jeunesse cracovienne.

Le choix du pseudonyme Conrad, emprunté au personnage de Gustaw-Konrad des Aïeux d'Adam Mickiewicz, constitue un acte symbolique fort. Konrad, dans l'œuvre de Mickiewicz, est un patriote polonais qui se révolte contre l'injustice de la domination étrangère et défie Dieu au nom de la souffrance de son peuple. En adoptant ce nom, Korzeniowski ne se contentait pas de simplifier son patronyme pour le public anglophone : il revendiquait un héritage littéraire et moral qui ancrait son œuvre dans la tradition culturelle polonaise. Cette double appartenance, polonaise par la naissance et la formation, britannique par le choix et la langue, confère à l'œuvre de Conrad une universalité qui transcende les catégories nationales.

La question de l'identité de Conrad a d'ailleurs suscité des débats passionnés en Pologne même. Certains lui ont reproché d'avoir abandonné sa langue maternelle et son pays au moment où la nation polonaise, privée d'État, avait le plus besoin de ses talents. D'autres, plus nombreux, voient en lui un ambassadeur de la culture polonaise dans le monde anglophone, un écrivain dont les valeurs morales et la sensibilité littéraire sont profondément enracinées dans la tradition polonaise, même si elles s'expriment dans une autre langue. Cette polémique, qui n'est pas sans rappeler les débats autour d'autres artistes cosmopolites comme Chopin ou Boznańska, illustre la tension féconde entre enracinement national et ouverture universelle qui caractérise la culture polonaise. Pour explorer les liens littéraires et culturels entre la Pologne et ses voisins d'Europe de l'Est, le site Heritage Russe offre des perspectives sur l'héritage culturel partagé des nations slaves.

L'héritage littéraire de Conrad dans le monde contemporain

L'œuvre de Joseph Conrad continue d'exercer une influence considérable sur la littérature mondiale et sur la culture populaire. Au cœur des ténèbres, sa nouvelle la plus célèbre, a inspiré le film Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, transposant le voyage de Marlow au Congo dans le contexte de la guerre du Vietnam. Lord Jim, Nostromo, L'Agent secret et Sous les yeux de l'Occident sont des œuvres qui continuent d'être lues, étudiées et adaptées dans le monde entier, témoignant de la pertinence intemporelle des questions morales et existentielles que Conrad pose à ses lecteurs.

En Pologne, Conrad occupe une place particulière dans le panthéon littéraire national. Si l'écrivain n'a jamais été aussi célèbre en Pologne qu'en Grande-Bretagne ou aux États-Unis de son vivant, sa reconnaissance posthume a été considérable. Les universités polonaises consacrent des programmes de recherche à son œuvre, des rues et des places portent son nom dans les villes où il a vécu, et le musée consacré à sa mémoire à Berdyczów, sur les terres ukrainiennes où il est né, attire des visiteurs venus du monde entier. L'année Conrad, célébrée en Pologne en 2017 à l'occasion du centième anniversaire de l'obtention de la citoyenneté britannique par l'écrivain, a donné lieu à de nombreuses manifestations culturelles qui ont contribué à raviver l'intérêt du public polonais pour son œuvre.

Le parcours de Conrad, de Berdyczów à Canterbury en passant par Cracovie, Marseille, les mers du Sud et le Congo, constitue en lui-même un récit d'aventure qui rivalise avec ses propres romans. Il illustre de manière saisissante la capacité de la littérature à transcender les frontières, les langues et les cultures pour atteindre l'universel. Pour le lecteur francophone, Conrad représente un point d'entrée privilégié dans la culture polonaise, un auteur dont l'œuvre, bien que rédigée en anglais, est profondément nourrie par l'expérience polonaise de l'exil, de la résistance et de la quête de dignité face à l'adversité.

Questions fréquentes

Quels sont les grands compositeurs polonais ?

La Pologne a donné au monde des compositeurs majeurs : Frédéric Chopin, Karol Szymanowski, Witold Lutosławski, Krzysztof Penderecki et Henryk Górecki, entre autres.

Comment la cuisine polonaise se caractérise-t-elle ?

La cuisine polonaise est riche et variée : pierogi (raviolis), bigos (choucroute aux viandes), żurek (soupe de seigle fermenté), kotlet schabowy (escalope panée) et de nombreuses pâtisseries comme le makowiec.

Quels sont les principaux festivals culturels en Pologne ?

La Pologne accueille de nombreux festivals : le Festival de cinéma de Gdynia, le Festival de musique de Wrocław, la Folle Journée de Varsovie, le Festival de jazz de Varsovie et le Festival de théâtre de Cracovie.

Qu'est-ce que la revue Kultura ?

Kultura était une revue littéraire et politique polonaise publiée à Maisons-Laffitte, près de Paris, de 1947 à 2000 par Jerzy Giedroyc. Elle a joué un rôle majeur dans la vie intellectuelle de l'émigration polonaise.

Quels auteurs polonais ont reçu le prix Nobel de littérature ?

Cinq auteurs polonais ont reçu le Nobel de littérature : Henryk Sienkiewicz (1905), Władysław Reymont (1924), Czesław Miłosz (1980), Wisława Szymborska (1996) et Olga Tokarczuk (2018).