« En Pologne, il y a eu et il y a toujours beaucoup de femmes scientifiques »

« En Pologne, il y a eu et il y a toujours beaucoup de femmes scientifiques »

Maria Skłodowska-Curie a établi des records difficiles à battre, mais ne fait pas moins de nombreuses émules dans son pays natal. Entretien avec Mme Elżbieta Nowak, chercheur à l’Institut international de biologie moléculaire et cellulaire à Varsovie et lauréate 2014 du concours L’Oréal/UNESCO « Pour les femmes et la Science ».

Avec un grand sourire, Elżbieta Nowak m’accueille à l’entrée de l’Institut international de biologie moléculaire et cellulaire à Varsovie. Après être passés par quelques portes, étages et les salutations d’usage, nous nous retrouvons dans une pièce claire et agréable qui s’avère être une cuisine. « Je suis désolée ! J’espérais pouvoir vous accueillir dans une salle de réunion, mais tout était pris », s’excuse-t-elle.

Nous nous asseyons confortablement et entamons une conversation fascinante. Elżbieta Nowak travaille à l’Institut depuis plusieurs années et fait partie des plus illustres scientifiques polonais. Récemment, elle a remporté le prix des meilleures femmes chercheurs, une initiative du groupe L’Oréal et de son association « Pour les femmes et la Science ».

Karolina Modrykamień : Commençons par la question la plus facile : que faites-vous dans la vie ?

Elżbieta Nowak : Mais c’est la question la plus difficile ! La complexité de nos recherches rend très difficile d’expliquer en quoi consiste notre travail. En quelques mots, notre activité scientifique se concentre autour de la cristallographie dans la biologie moléculaire. Nous menons des expériences sur les protéines qui ont la capacité de transformer de l’ARN en ADN. C’est un processus utilisé par certains virus. La méthode de cristallographie permet d’analyser et de comprendre ces mécanismes et de découvrir les structures des protéines.

Dans quel but ?

Les résultats de notre travail sont utilisés par d’autres chercheurs pour développer des médicaments. Notre rôle s’arrête donc à l’étape d’analyse des structures et les pharmacologues prennent ensuite le relais pour mettre au point des traitements capables de combattre les virus. Nos recherches sont surtout utiles dans la lutte contre le VIH.

Quel aspect de votre travail vous apporte la plus grande satisfaction personnelle ?

Hmm, pour le moment je dirais que c’est le fait de savoir que notre travail peut avoir des résultats tangibles qui ont un impact sur la réalité, une application concrète dans notre vie, qui sont utiles aux gens. Nous ne travaillons pas sur ces molécules uniquement parce que cela nous intéresse, mais parce que cela apporte quelque chose au monde.

Dites-moi, qu’est-ce que cela fait d’être un scientifique en Pologne ?

Être un scientifique tout court. Vous savez, il n’est plus possible de faire de la science isolé dans son coin. Notre travail aujourd’hui consiste davantage en des échanges intellectuels. Les chercheurs travaillent en équipe et les résultats de leurs travaux sont publiés et utilisés pour d’autres recherches. Aucune grande découverte aujourd’hui ne peut être faite par une seule personne, ce qui reflète aussi la complexité de notre monde. Les recherches contemporaines sont très spécialisées, c’est pourquoi nous avons besoin d’échanges intellectuels pour faire des progrès dans nos travaux.

Quand j’habitais aux États-Unis ou en Allemagne, je travaillais dans des équipes multinationales. Par ailleurs, le fait que je venais de Pologne jouait en ma faveur. Les chercheurs polonais sont très appréciés. Le niveau d’études supérieures est élevé par rapport à la moyenne mondiale... ou du moins, il l’était à l’époque où j’étais étudiante ! Bref, je ne peux pas me plaindre. Je suis également contente de pouvoir travailler avec de jeunes chercheurs. On peut beaucoup apprendre d’eux.

Vous n’avez jamais été tentée de rester à l’étranger ?

Bien sûr ! Surtout au début de ma carrière, quand il n’était pas si facile pour les Polonais de voyager et qu’on avait peu de moyens pour poursuivre nos recherches. Cependant, je ne regrette pas ma décision. Au cours de ces 10-15 dernières années, notre pays a fait d’énormes progrès, y compris grâce aux fonds venant de l’Union européenne. Ici par exemple, à l’Institut, nous avons accès au meilleur équipement existant au niveau mondial.

Ce constat est-il applicable aux autres centres de recherches en Pologne ?

Cela dépend. Il y a des centres de recherche et des universités où les conditions de travail sont comparables aux nôtres mais d’autres ont une situation moins enviable.

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Les lauréates polonaises de l’édition 2014 de l’initiative L’Oréal/UNESCO « Pour les femmes et la Science » - © L’Oréal Polska

Y a-t-il des figures historiques qui vous ont inspirée ?

Oui, par exemple Maria Skłodowska-Curie, douée d’extraordinaires capacités intellectuelles, de persévérance et de courage. Elle a dû quitter la Pologne (NDLR : à cette époque partagée entre ses voisins russe, prussien et autrichien) afin de poursuivre ses études car elle n’aurait pu autrement devenir que gouvernante. Heureusement que cette époque est révolue.

Quand vous êtes entrée dans le milieu de chercheurs au début des années 1990, vous ne trouviez pas que c’était un univers très masculin ?

Non, rien de tel. En Pologne, il y a eu et il y a toujours beaucoup de femmes scientifiques. Là où elles sont moins représentées, c’est aux postes de direction et de gestion. Toutefois, je pense que cela résulte plutôt du choix des femmes. Lors qu’on occupe un poste du dirigeant, l’attention est dispersée entre l’administration, les tâches de gestion, les finances, par conséquent il reste moins de temps à consacrer aux activités purement scientifiques.

Si je comprends bien, vous n’avez jamais eu à choisir entre être scientifique et être femme ?

Je dirais plutôt que je suis trop occupée par mon travail pour y penser. Avec mes collègues femmes nous remarquons que nous oublions trop souvent notre féminité. Récemment, j’ai remporté le prix créé par l’association « Pour les femmes et la Science » du groupe L’Oréal. C’est pour moi une grande source de fierté et un témoignage de reconnaissance d’avoir été choisie parmi tant de formidables femmes chercheurs. Je mentionne ce fait parce qu’il m’a rappelé quel plaisir on peut tirer du fait d’être une femme. D’avoir du temps pour soi, pour ses petits plaisirs, de se sentir belle tout simplement. Avec les autres lauréates, nous nous sommes dit qu’il serait utile d’introduire quelques petits rituels dans notre quotidien parce que finalement, nous le valons bien !

C’est pourquoi je dirais qu’en effet, il reste quelque chose à faire dans la question des femmes scientifiques mais il me semble qu’elle dépasse les frontières de la Pologne.

La recherche scientifique polonaise, un écosystème en pleine transformation

Le parcours d'Elżbieta Nowak est représentatif de l'évolution considérable qu'a connue la recherche scientifique en Pologne depuis la chute du communisme. Longtemps handicapé par le manque de moyens et l'isolement international, le système de recherche polonais a bénéficié d'investissements massifs, notamment grâce aux fonds structurels européens. L'Institut international de biologie moléculaire et cellulaire de Varsovie, où travaille Mme Nowak, est l'un des fleurons de cette modernisation. Créé en 1999 dans le cadre d'un accord entre la Pologne et l'UNESCO, il rassemble des chercheurs de plusieurs nationalités autour de projets à la pointe de la biologie structurale. D'autres institutions, comme le Centre Nencki de biologie expérimentale ou l'Institut de chimie organique de l'Académie polonaise des sciences, contribuent à faire de Varsovie un pôle scientifique de premier plan en Europe centrale.

Les femmes polonaises dans les sciences, une tradition ancienne

La place des femmes dans les sciences en Pologne ne date pas d'hier. Dès la fin du XIXe siècle, alors que la Pologne n'existait pas en tant qu'État indépendant, des femmes polonaises ont su s'imposer dans le monde académique, souvent en surmontant des obstacles considérables. Maria Skłodowska-Curie en est l'exemple le plus célèbre, mais elle n'est pas un cas isolé. La tradition de l'« Université volante » (Uniwersytet Latający), ces cours clandestins dispensés à Varsovie sous l'occupation russe à la fin du XIXe siècle, a permis à de nombreuses femmes d'accéder à un enseignement supérieur qui leur était officiellement interdit. Cette tradition d'émancipation par le savoir s'est perpétuée au fil des décennies. Aujourd'hui, les femmes représentent environ 40 % des chercheurs en Pologne, un taux supérieur à la moyenne européenne. Les initiatives comme le prix L'Oréal/UNESCO contribuent à rendre visibles leurs travaux et à encourager les jeunes filles à embrasser des carrières scientifiques. Pour mieux comprendre l'héritage intellectuel qui relie la Pologne à d'autres nations de la région, l'exploration du patrimoine culturel slave offre un éclairage précieux sur ces traditions de savoir partagées.

Questions fréquentes

Comment fonctionne le système éducatif polonais ?

Le système éducatif polonais comprend l'école primaire (8 ans), le lycée (4 ans) et l'enseignement supérieur. Les universités polonaises sont reconnues dans le cadre du processus de Bologne.

La Pologne est-elle un pays religieux ?

La Pologne est l'un des pays les plus catholiques d'Europe, avec environ 85 % de la population se déclarant catholique. L'Église joue un rôle important dans la vie sociale et culturelle du pays.

Quelle est la situation des Français expatriés en Pologne ?

La communauté française en Pologne compte plusieurs milliers de personnes, principalement installées à Varsovie et Cracovie. Ils travaillent dans les entreprises françaises implantées sur place, l'enseignement ou les organisations internationales.