Considéré comme l’un des plus grands écrivains de langue anglaise, Joseph Conrad avait pourtant déjà vingt ans quand il commença à l’apprendre. Ses voyages aux antipodes, abondamment présents dans son œuvre, étaient aussi extraordinaires à une époque où quitter son lieu de naissance demeurait une expérience rarissime.
Le destin de Joseph Conrad — Józef Teodor Konrad Korzeniowski de son vrai nom, né en 1857 à Berditchev dans une famille de la noblesse polonaise alors sous domination russe — illustre à lui seul la dimension tragique et cosmopolite de la culture polonaise du XIXe siècle. Orphelin à onze ans après l'exil sibérien de son père Apollon, écrivain patriote, le jeune Conrad embarque à Marseille à seize ans, s'engage ensuite dans la marine marchande britannique, et ne publiera son premier roman, La Folie Almayer, qu'à trente-huit ans. Cette trajectoire — Berditchev, Marseille, Singapour, le Congo, le Royaume-Uni — fait de lui l'écrivain de la décentration moderne, lecture incontournable pour Edward Said comme pour les théoriciens postcoloniaux d'aujourd'hui.
Berditchev, ville de Volhynie située aujourd'hui en Ukraine, à 200 kilomètres de Kiev, fut au XIXe siècle l'une des capitales du yiddish et du hassidisme — autant qu'un foyer culturel polonais où se croisaient noblesse latifundiaire et bourgeoisie juive. Cette densité multiculturelle, qui marquera profondément l'imaginaire conradien, n'est compréhensible qu'à condition de saisir les mille ans de présence juive sur les anciennes terres de la République des Deux Nations. Notre entretien avec un historien des mille ans des Juifs en Pologne éclaire précisément cette géographie complexe où Conrad prend racine, et explique pourquoi tant d'écrivains de génie — d'Isaac Bashevis Singer à Bruno Schulz, de Joseph Roth à Sholem Aleichem — sont issus de cette même Mitteleuropa juive et polonaise.
En 2026, l'Université de Cracovie commémore les 168 ans de la naissance de Conrad par un cycle de conférences internationales, tandis que la Bibliothèque polonaise de Paris, où dorment plusieurs lettres autographes de l'écrivain, prépare une exposition pour 2027 sur ses années marseillaises. Conrad reste, à côté de Mickiewicz et Miłosz, l'un des trois grands ambassadeurs littéraires de la Pologne dans le monde — et le seul à avoir fait sienne une autre langue que la sienne.