Alors que l’Union européenne se se trouve presque déjà à mi-chemin de la perspective financière 2014-2020, quel bilan d’étape peut-on tirer de l’utilisation des fonds par la Pologne dans le domaine du numérique, une des priorités de ce septennat ?
Rappelons que la Pologne bénéficie, sur la période 2014-2010, de plus de 80 milliards d’euros de financements européens pour des projets touchant à neuf domaines :
– la recherche et l’innovation ;
– les services numériques ;
– les entreprises ;
– le développement des technologies à faible teneur en carbone ;
– l’adaptation au changement climatique ;
– la protection de l’environnement ;
– la diminution du taux de chômage ;
– l’éducation ;
– l’amélioration du fonctionnement de l’administration publique.

Parmi les programmes opérationnels, une nouveauté a fait son apparition. Intitulé « Pologne numérique » , il vise avant tout à investir dans le développement des réseaux haut débit, des produits et des services de communication ainsi que des nouvelles technologies, notamment dans le but de lutter contre la fracture numérique.
Fracture numérique, signe de notre temps
La fracture numérique divise les groupes sociaux qui font partie de la société de l’information et ceux qui sont en exclus. Elle peut être à la fois générationnelle et géographique. Celle générationnelle ou culturelle résulte du fait que la nouvelle génération des « enfants du numérique » est née avec Internet. Pour elle, utiliser Internet et avoir accès aux informations est naturel et évident, alors que pour les générations précédentes des « immigrants du numérique », ces gestes ne sont pas « innés » et leur posent parfois des difficultés
Le deuxième type de fracture numérique, à savoir géographique, résulte souvent de l’infrastructure et du niveau de richesse d’un pays. Ainsi, les pays pauvres ont naturellement un accès plus restreint aux nouvelles technologies que ceux plus riches. Cette ligne de rupture, comme d’autres types de frontière, provoque des déséquilibres internationaux et a des conséquences sur l’accès à la finance, à l’éducation, voire génère de nouvelles menaces comme les vols et agressions sur Internet.
En Pologne, la fracture numérique touche près de 80% des personnes de plus de 50 ans, soit environ 9 millions de personnes. 32% des adultes n’ont ainsi jamais utilisé Internet, faute d’en percevoir la nécessité. La dimension géographique est aussi présente puisque les voïvodies de Poméranie (région de Gdańsk), de Grande-Pologne (Poznań), de Petite-Pologne (Cracovie) et de Mazovie (Varsovie) seraient bien mieux connectées que les régions orientales de Sainte-Croix, de Lublin et de Varmie-Mazurie. On note par ailleurs une certaine corrélation entre le faible niveau de « connectivité » , taux de chômage élevé et salaires inférieurs à la moyenne.

Pologne numérique
Pour soutenir la cohésion numérique, la Pologne bénéficie de 2,2 milliards d’euros dans le cadre du programme opérationnel « Pologne numérique 2014 – 2020 » , qui comprend trois axes prioritaires :
– généralisation de l’accès au haut débit (1,2 milliard d’euros) ;
– compétences numériques de la société (0,15 milliard d’euros) ;
– e-administration et gouvernement ouvert (0,9 milliard d’euros).
La généralisation de l’accès au haut débit désigne certes les investissements dans le développement et la modernisation du réseau, mais aussi des formations pour populariser l’usage des nouvelles technologies et favoriser la participation active à la culture numérique. Elles sont avant tout adressées aux personnes de plus de 50 ans, retraités, handicapés et habitants de zones rurales, mais d’autres initiatives ont pour public cible les étudiants afin qu’ils renforcent leurs compétences et inventent des solutions innovantes basées sur les technologies de l’information et de la communication.
En plus du programme « Pologne numérique », certaines lignes du programme « POWER » (Savoir, éducation, développement) contribuent à lutter contre la fraction numérique, par exemple au travers de l’introduction de manuels scolaires électroniques et d’autres nouvelles technologies dans les établissements d’enseignement. Cela doit aussi permettre de réduire les inégalités scolaires. Enfin, certaines voïvodies ont inscrit dans leur propre programme opérationnel régional des priorités liées au numérique.
À Varsovie, le projet « Argos » a ainsi équipé 1 200 enfants et adolescents d’un ordinateur portable avec un accès mobile à Internet. Des « e-ateliers » ont aussi été ouverts dans les écoles pour promouvoir l’utilisation des ordinateurs et d’Internet.
En matière d’infrastructure lourde, les entreprises du secteur des télécommunications peuvent bénéficier de subventions afin d’étendre ou mettre à niveau le réseau pour généraliser l’accès au haut débit (30 Mb/sec).
Citons également le projet « E-Obywatel – Nowe umiejętności cyfrowe » (E-citoyen – Nouvelles compétences numériques), à destination des habitants des zones rurales et des villages. Par cet intermédiaire, les communes mettent à disposition des locaux pour l’organisation de formations sur les services en ligne liés à la vie quotidienne, par exemple les contacts avec l’assurance maladie, les services fiscaux et l’administration. De quoi contribuer à réduire une autre fracture numérique, celle qui sépare la Pologne d’autres pays de la région comme l’Estonie, parmi les plus avancés dans le monde en termes d’e-administration.
Les enjeux sociaux de la transformation numérique
La fracture numérique en Pologne, comme dans de nombreux pays européens, est un phénomène aux ramifications multiples qui dépasse largement la question de l’accès au matériel informatique et aux réseaux de télécommunication. Elle touche à des enjeux fondamentaux d’inclusion sociale, d’égalité des chances et de participation citoyenne. Les 9 millions de Polonais de plus de 50 ans qui n’utilisent pas Internet ne sont pas simplement privés d’un outil de communication : ils sont progressivement exclus de pans entiers de la vie sociale, économique et administrative qui migrent vers le numérique. Les services bancaires en ligne, les procédures administratives dématérialisées, les plateformes de recherche d’emploi, les applications de santé connectée constituent autant de domaines où l’absence de compétences numériques se traduit par une marginalisation concrète.
La dimension géographique de la fracture numérique polonaise reflète des inégalités territoriales plus profondes qui traversent le pays. La corrélation entre faible connectivité, chômage élevé et salaires inférieurs à la moyenne dans les régions orientales n’est pas une coïncidence : elle traduit un cercle vicieux dans lequel le sous-développement numérique freine la croissance économique, qui à son tour limite les investissements dans les infrastructures numériques. Rompre ce cercle vicieux constitue l’un des défis majeurs de la politique de cohésion polonaise et européenne. Les disparités numériques entre les régions polonaises illustrent un phénomène plus général observé dans l’ensemble de l’Europe centrale et orientale. Pour mieux comprendre les dynamiques de développement dans cette partie de l’Europe, le site La Bulgarie offre des analyses sur les défis similaires auxquels font face les pays voisins de la Pologne.
L’e-administration, un levier de modernisation
Le développement de l’administration électronique constitue l’un des axes les plus prometteurs du programme Pologne numérique. La dématérialisation des procédures administratives ne se limite pas à une simple question de commodité pour les usagers : elle porte en elle le potentiel d’une transformation en profondeur de la relation entre l’État et les citoyens. En rendant les services publics accessibles en ligne, l’e-administration réduit les coûts de fonctionnement de l’appareil administratif, diminue les délais de traitement des dossiers, limite les risques de corruption et offre aux citoyens une transparence accrue sur les décisions qui les concernent.
La Pologne s’inspire dans ce domaine des meilleures pratiques européennes, en particulier de l’exemple estonien qui fait figure de référence mondiale en matière d’e-gouvernement. L’Estonie, où la quasi-totalité des services publics sont accessibles en ligne, a démontré que la numérisation de l’administration peut constituer un puissant facteur de développement économique et de renforcement de la confiance des citoyens dans les institutions publiques. La Pologne, avec son programme doté de près d’un milliard d’euros de fonds européens, dispose des moyens nécessaires pour combler son retard dans ce domaine.
Les projets locaux comme le programme Argos à Varsovie ou le programme E-citoyen dans les zones rurales illustrent l’importance de combiner les investissements dans les infrastructures lourdes avec des actions de proximité adaptées aux besoins spécifiques des populations cibles. La réussite de la transformation numérique polonaise dépendra en grande partie de la capacité des autorités à articuler ces différents niveaux d’intervention et à mobiliser l’ensemble des acteurs concernés, des opérateurs de télécommunications aux collectivités locales en passant par les associations et les établissements d’enseignement.
