Dans le domaine des jeux vidéo, l’année 2015 n’a pas été l’année des blockbusters habituels tels que Call of Duty, Assassin’s Creed ou Grand Theft Auto. Un nom est revenu plus souvent que ces jeux « AAA » produits par les mastodontes du secteur : The Witcher III: Wild Hunt, consacré jeu vidéo de l’année. Est-il américain, canadien ou japonais ? Cette œuvre est en réalité née à Varsovie dans les locaux de l’entreprise CD Projekt Red, devenue le symbole de la nouvelle place qu’occupe l’industrie polonaise sur la scène mondiale du jeu vidéo.
L’industrie polonaise du jeu vidéo a commencé à émerger au tournant des années 1980-1990. La faible protection des droits de propriété, y compris des droits de propriété intellectuelle, à l’époque communiste a paradoxalement encouragé la création puisque les bidouilleurs polonais pouvaient alors faire leurs armes… en piratant les jeux importés. C’est ainsi que s’est développée une véritable communauté de joueurs et de programmeurs qui n’ont pas tardé à s’intéresser à la production de contenus. Beaucoup ont alors pu s’improviser créateur de jeux vidéo.
Il est communément admis que le premier jeu polonais à être distribué hors des frontières nationales était un jeu de stratégie en temps réel sur ordinateur, Earth 2140, sorti en… 1997. L’accueil du public a alors été réservé, les critiques déplorant son manque d’originalité vis-à-vis des ténors du genre comme les Command & Conquer et Warcraft II. Depuis, les créateurs polonais ont rattrapé leur retard et en prenant appui sur un marché domestique estimé à plus de 280 millions d’euros, ils sont partis à la conquête du monde.
Le plus connu et reconnu d’entre eux est CD Projekt RED. Fondée en 1994, l’entreprise n’était à l’origine qu’un simple distributeur et traducteur de jeux vidéo étrangers. Conscients de la fragilité de leur position de prestataire de service, les fondateurs décidèrent de développer leurs propres jeux et jetèrent leur dévolu sur l’univers médiéval-fantastique du Sorceleur (The Witcher), créé par le « Tolkien polonais » Andrzej Sapkowski.
Le premier volet, sorti en 2007, avait nécessité près de 20 millions de zlotys d’investissements et cinq ans de travail. Avant le 19 mai 2015, date de sortie du troisième opus The Witcher III: Wild Hunt, les ventes cumulées de la saga avaient, en comptant Assassins of King, dépassé les 8 millions d’exemplaires. Ce score, certes loin d’égaler le succès des licences les plus populaires – plus de 500 millions pour Mario, 280 millions pour Pokémon ou encore 250 millions de Call of Duty –, la plaçait néanmoins dans la même ligue que les très bons Max Payne ou Alone in the Dark.
The Witcher III: Wild Hunt a propulsé la série dans une nouvelle dimension puisqu’en l’espace de quelques semaines à peine, il avait été vendu à plus de 6 millions de joueurs. Ce jeu est devenu une référence dans la catégorie des jeux de rôle en établissant de nouveaux standards en matière d’écriture du scénario et des dialogues. Les testeurs ont salué le travail des développeurs polonais, notamment pour l’ambiance particulière et le système de jeu.
Un autre studio, Techland, a également su se distinguer à l’échelle internationale en développant des jeux tel que Call of Juarez (jeu de tir dans un western spaghetti) ou encore Dead Island et Dying Light (jeux de survie au milieu d’une invasion zombie).

Toutefois, en raison de son histoire particulière, le secteur polonais de l’industrie des jeux vidéo reste encore très atomisé. S’il compte près de 500 studios de développement, ces entreprises de taille modeste produisent essentiellement des jeux indépendants, sans l’appui des éditeurs (Activision Blizzard, Electronic Arts…) et intermédiaires qui assurent la publication et la diffusion des jeux vidéo.
Néanmoins, grâce à l’avènement de plateformes de distribution en ligne telles que Steam, les jeux indépendants polonais ont pu acquérir une véritable reconnaissance à l’international. C’est notamment le cas des œuvres développées par Adrian Chmielarz, co-fondateur des studios People can fly puis The Astronauts. Il a participé à la création des remarquables Painkiller (jeu sombre de tir à la première personne) et The Vanishing of Ethan Carter (jeu d’enquête dans une ambiance angoissante).
L’un des plus gros succès des développeurs polonais indépendants reste encore This War of Mine, de 11BitStudios. Acclamé par la critique et le public, ce jeu propose d’aborder la guerre sous un angle plus qu’original pour l’industrie du jeu vidéo puisqu’il place le joueur dans la peau de civils qui doivent survivre pendant une guerre civile. Inspiré par les témoignages de survivants du siège de Sarajevo durant lequel plus de 10 000 victimes civiles furent recensées, il place le joueur dans une situation extrême où il est confronté à des choix éthiques et moraux, le tout dans un décor sombre tout en nuances de gris.

La noirceur et la violence sont d’ailleurs des caractéristiques communes à beaucoup de jeux vidéo polonais. À l’exception d’Earth 2140, tous les titres cités plus haut offrent aux joueurs une ambiance brutale et sombre qui peut parfois mettre mal à l’aise. L’atmosphère réaliste, généralement dépourvue de tout manichéisme, garantit une expérience tout à fait particulière au public averti.
Michał Bobrowski, directeur du site spécialisé Gry-Online.pl, explique cette particularité par l’histoire de la Pologne. Il semble en effet que certains jeux fassent écho aux événements d’un vingtième siècle meurtrier et dévastateur : pogroms, violence aveugle et barbarie gratuite se mêlent dans les œuvres et même si la génération actuelle de créateurs n’a pas directement vécu ces épisodes tragiques, elle n’en demeure pas moins marquée par eux.

Quoiqu’il en soit, la reconnaissance internationale de son industrie du jeu vidéo est une source de fierté pour la Pologne. Lors de ses dernières visites, le président américain Barack Obama a ainsi reçu en cadeau des exemplaires de The Witcher. Donald Tusk, à l’époque Premier ministre polonais, avait déclaré à l’occasion : « Je l’avoue, je ne suis pas très bon aux jeux vidéo, mais on m’a dit que c’était un bel exemple de la place occupée par la Pologne dans la nouvelle économie mondiale. » Loin des clichés que l’on peut avoir sur le jeu vidéo et son caractère infantile, il est en réalité devenu une industrie génératrice d’emplois et créatrice de valeur ajoutée. En Pologne, elle est devenu un modèle pour une économie qui se tourne toujours davantage vers le numérique.
Un écosystème créatif en pleine expansion
Le succès de l'industrie polonaise du jeu vidéo ne repose pas uniquement sur quelques studios phares. Derrière CD Projekt Red, Techland et 11BitStudios, un écosystème foisonnant de petites structures indépendantes irrigue le secteur. Des villes comme Varsovie, Cracovie, Wroclaw et Katowice sont devenues des pôles d'attraction pour les développeurs, les graphistes et les scénaristes. Des écoles spécialisées, comme le programme de développement de jeux vidéo de l'Université de technologie de Varsovie ou les formations proposées par l'Académie des Beaux-Arts de Cracovie, forment chaque année de nouveaux talents. Des événements comme le Digital Dragons à Cracovie, l'un des plus importants salons du jeu vidéo en Europe centrale, permettent aux studios polonais de présenter leurs créations à un public international et de nouer des partenariats avec des éditeurs étrangers.
La valorisation boursière de CD Projekt, qui a un temps dépassé celle d'Ubisoft, a fait de l'entreprise varsovienne un symbole de la réussite économique polonaise dans le domaine du numérique. Cette success story a inspiré une nouvelle génération d'entrepreneurs qui voient dans le jeu vidéo un vecteur de rayonnement culturel autant qu'une activité économique. Les thèmes puisés dans la mythologie et l'histoire slaves, comme le fait The Witcher à partir des romans d'Andrzej Sapkowski, confèrent aux productions polonaises une identité forte qui les distingue sur un marché mondial dominé par les productions américaines et japonaises. Les amateurs de culture et de mythologie slaves retrouvent dans ces univers vidéoludiques des échos fascinants des légendes et des récits traditionnels de la région.
